ECOl’eauGIE

Interview de Pearl Winchester: Ingénieure des mines, spécialiste des sciences de l’eau dans les îles tropicales | Etudiante Executive HEC Paris : GEMM « Change & Sustainability » | Cheffe de projet géospatial pour l’environnement et le développement durable Insight NC | Ancienne chargée de mission « Eau » à la DAVAR.

LCVE : L’eau est une thématique qui touche à beaucoup de domaines : santé, environnement, économie… Est-ce que vous êtes spécialisée dans un domaine en particulier ?

Pearl Winchester : C’est tout à fait le contraire ! J’ai travaillé au Service de l’Eau de la DAVAR. C’est la Direction des Affaires Vétérinaires, Alimentaires et Rurales. C’est une direction du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie. Parmi ses nombreuses missions, elle a celle de suivre et de protéger la ressource en eau. Et du coup, le suivi de la ressource en eau consiste notamment à faire le suivi de la pluie qui tombe, en partenariat avec Météo France, pour ensuite pouvoir calculer les débits des rivières ou des nappes d’eaux souterraines. Au sein de la DAVAR, j’ai pu aborder tous les métiers du service, que ce soit la qualité, le suivi des débits, le suivi des eaux souterraines, le suivi des périmètres de protection des eaux, la partie entretien des cours d’eau, la gouvernance… J’ai toujours travaillé de façon très transversale avec mes collègues par rapport aux données qui étaient récoltées pour ensuite les diffuser, notamment sur l’Explo Cart’Eau et le Georep, et mon rôle de chargé de mission pour la Politique de l’Eau Partagée m’a ensuite permis d’échanger avec les élus, les décideurs mais aussi les techniciens et les porteurs de projet, dans tous les domaines de l’eau.

« Il faut savoir qu’en Nouvelle-Calédonie la gestion de l’eau est partagée entre le gouvernement pour les eaux douces, les provinces pour l’environnement et les communes pour l’eau potable et l’assainissement. »

LCVE : Travailler dans le domaine de l’eau engage donc un travail de collaboration.

PW : Effectivement, il faut beaucoup de collaboration, car

« l’eau touche à la fois à l’environnement, la biodiversité, les mines, l’érosion des sols, l’urbanisme, la santé… »

J’ai toujours collaboré avec de nombreux acteurs, au début pour partager les données et mettre en place des standards, le tout dans le but de pouvoir se parler et échanger des données plus facilement. Puis sur les dernières années, entre 2019 et 2023, j’étais chargée d’animer la politique de l’eau partagée pour toute la Nouvelle-Calédonie. Là encore beaucoup de coordination, mais cette fois avec toutes les institutions. C’est-à-dire, les provinces, les communes, les associations environnementales, comme par exemple l’OEIL, les ONG,…

LCVE : Quel est l’intérêt, pour la société civile, des données que vous récoltez ?

PW : Les données que la DAVAR récupère via son service de l’eau sont très utiles pour essayer de prévoir les inondations avec la réalisation des cartes des zones inondables, mais aussi pour anticiper les sécheresses avec le suivi des débits des rivières. L’eau qui est distribuée aux robinets vient le plus souvent de nos rivières et creeks !

LCVE : En Nouvelle-Calédonie, avez-vous constaté une évolution quant à cette ressource ces 10 dernières années ?

PW : Le problème des évolutions de la ressource en eau, c’est qu’elles se déroulent sur une plage de temps beaucoup plus grande que juste 10 ans. Avec les effets de cycle, c’est difficile de comparer sur une petite échelle, parce que 10 années consécutives ne vont jamais être les mêmes que les 10 précédentes. Typiquement, on a vécu un épisode de La Niña ces deux dernières années et demi, avec beaucoup plus d’eau que d’habitude. A côté de ça, quand l’épisode météorologique de El Niño est présent, il a des sécheresses. Néanmoins, des études ont été faites par Météo France et par les hydrologues de la DAVAR concernant une période de temps plus long, notamment pour l’Atlas de la Nouvelle-Calédonie édité par l’IRD.

LCVE : Est-ce quaujourd’hui, en Nouvelle Calédonie, l’eau est une ressource en danger ?

« En Nouvelle-Calédonie, l’eau, globalement, commence à être en danger, du fait d’une dégradation de nos bassins versants, les zones de forêts situées au-dessus des prises d’eau dans les rivières.« 

PW : Les forêts de ces bassins versants sont menacées par les feux, les espèces envahissantes comme les cerfs, ainsi que les exploitations minières. Mais nous avons un avantage, c’est que nous n’avons pas besoin de partager notre réserve d’eau avec des pays frontaliers. La ressource est inhérente au Territoire. Par contre, il y a des phases de sécheresse qui donnent des situations de pénurie d’eau.

Les communes rencontrent des soucis :

Ce sont certes deux grosses problématiques. Après, en matière de qualité de l’eau, comme l’eau de nos rivières provient de la pluie, elle est en général de bonne qualité. Nous n’avons pas les soucis de décès dûs à l’eau, comme cela peut être rencontré dans d’autres pays de l’Asie-Pacifique ou du monde.

LCVE : Comment est-ce que la ressource en eau est appréhendée par la société civile ?

PW : La société civile a beaucoup banalisé l’eau. C’est un problème car cela crée beaucoup de gaspillage.

« Un consommateur ne sait même plus quand il ouvre le robinet, d’où vient l’eau qu’il consomme. »

Pour moi, le confort de la distribution d’eau grâce aux robinets dans les maisons a entraîné une perte de conscience des dangers qui menacent cette ressource indispensable. En fait, ce n’est que lorsque l’eau est coupée, qu’on se rend compte qu’on en a besoin, et à quel point son manque nous impacte très rapidement.

LCVE : Comment cette inconscience générale influence vos travaux ?

PW : Le souci de gaspillage d’eau est pris en compte dans les travaux de la politique de l’eau partagée et peut même les influencer directement. Par exemple, il y a des travaux et des études qui sont réalisées pour essayer de limiter le gaspillage et des campagnes de sensibilisation qui visent à inciter les gens à prendre l’habitude de fermer les robinets, d’essayer de consommer moins d’eau… 

« Et bien qu’en ce moment j’étudie à HEC Paris tout en étant cheffe de projet chez Insight NC, dans le domaine du géospatial et de la géomatique, je garde l’eau et l’environnement en ligne de mire de chacune de mes actions afin de continuer à faire progresser le monde vers une meilleure gestion de l’eau. »

LCVE : Et à partir de quand l’eau est-elle devenue cette ressource que vous décrivez comme banalisée ?

PW : De mon expérience personnelle je ne peux pas déterminer un moment précis. Et puis en Nouvelle Calédonie, il y a des différences en fonction des lieux. Ainsi si on se place à Ouvéa, l’eau n’a jamais été banalisée du fait du manque d’eau justement. Là-bas, ils récupèrent l’eau de pluie et boivent l’eau de mer qui est désalinisée. Les habitants de Iaai ont donc conscience qu’en l’absence d’usine de dessalement, il y a pénurie d’eau potable. Cette conscience est primordiale, elle engendre la protection de la ressource.

À côté de ça, il y a d’autres communes où il y a tellement d’eau que les gens ne se posent pas forcément la question de l’état de la ressource.

LCVE : Pour l’instant, quelles sont les solutions à une pénurie d’eau ?

PW : Il faut différencier au niveau des solutions existantes, celles qui sont viables et celles développées pour le court terme.

À court terme, au niveau des communes, en cas de pénuries, il existe des solutions requérant des moyens matériels :

Mais il existe aussi des solutions requérant une bonne volonté humaine :

Certaines solutions sont adaptées pour faire face à une situation de crise dont la durée, bien qu’indéterminée, est supposée courte. Si nous voulons réfléchir à beaucoup plus long terme, il faut aussi travailler sur la protection des bassins versants. Leur importance réside dans leurs forêts, leur biodiversité. En effet, c’est cet ensemble qui, s’il est en bon état, joue le rôle d’éponge naturelle: les racines, le sol et tout ce qui compose une forêt permettent de conserver des énormes volumes d’eau, via l’humidité naturelle de la forêt. Bien plus que tous les réservoirs que les institutions pourront acheter ou fabriquer !

LCVE : Ces forêts sont-elles préservées ?

PW : Pas assez et cela représente plusieurs défis. En Nouvelle-Calédonie, il y a :

LCVE : Quels sont les standards d’une eau potable ?

PW : Les standards internationaux sont définis par l’Organisation Mondiale de la Santé. Elle établit une liste de paramètres physico-chimiques, comme par exemple la température de l’eau, son pH, son degré en oxygène…Des seuils dans des unités internationales permettent de définir un bon état, un état moyen, ou carrément un mauvais état de l’eau. Ces standards internationaux sont ensuite utilisés par les pays. L’eau calédonienne, en raison de la richesse de ses sols en minéraux comme le nickel, est un peu spéciale.

La surveillance de ces paramètres (minéraux et physico-chimiques) est essentielle pour garantir la qualité de l’eau. On mesure aussi le pH qui nous indique l’acidité ou l’alcalinité de l’eau, tandis que l’oxygène dissous est crucial pour la vie aquatique. Quant au nickel ou l’arsenic, bien que leur présence soit naturelle dans certains endroits en raison de la géologie locale, il est important de surveiller leurs niveaux pour éviter la toxicité.

LCVE : Ces paramètres surveillés sont-ils maintenus dans l’eau embouteillée ?

PW : Oui. Les bouteilles d’eau, comme celles de la marque « Mont-Dore », affichent leur composition, montrant que ces paramètres sont surveillés. Si jamais ils dépassent les valeurs critiques indiquées par l’Organisation Mondiale de la Santé, le lot ne peut pas être vendu.

LCVE : Quelles méthodes sont utilisées pour rendre l’eau potable, notamment en Nouvelle-Calédonie ?

PW : Les méthodes sont principalement chimiques. La méthode la plus courante est la chloration ou javellisation. Elle consiste à utiliser de l’eau de Javel contenant du chlore pour éliminer les bactéries, notamment les coliformes responsables de maladies comme les diarrhées et les gastro-entérites.

LCVE : Quelles seraient les conséquences d’une disparition de la ressource en eau ?

PW : Cela signifierait la disparition de toute la biodiversité. La disparition de l’eau entraînerait un désert vivant : sans eau, pas de vie. Les humains ne survivent que trois jours sans eau. C’est un scénario catastrophique qu’il faut absolument éviter. 

J’aimerais conclure en répétant notre Politique de l’Eau Partagée: “l’eau c’est la vie, l’eau c’est le lien, l’eau c’est le partage”.

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