Ces agriculteurs qui gardent la planète au frais

Interview de Yann Jaffré, calédonien et directeur général d’Agrobio 35, un groupement d’agriculteurs biologiques en Bretagne

 LCVE : Quelle est la mission d’Agrobio 35 ?

Y.J : Sa mission, c’est de développer l’agriculture biologique pour qu’il y ait le maximum d’agriculteurs et agricultrices qui puissent s’engager dans l’agriculture biologique et également qu’il y ait un maximum de consommateurs, de consommatrices qui puissent trouver des produits bio et locaux pour leur consommation, pour leur bien-être et pour leur santé.

Retrouvez plus d’informations sur le site d’Agrobio 35 : https://www.agrobio-bretagne.org/reseau/agrobio-35/

LCVE : Qu’est-ce que c’est au juste l’agriculture biologique ?

Y.J : Il existe une charte des grands principes au niveau mondial qui stipule que c’est une agriculture qui n’utilise pas d’herbicides, qui n’utilise pas de produits chimiques de synthèse, qui n’utilise pas d’engrais chimiques et qui n’utilise pas d’OGM. C’est un organisme international qui s’appelle l’IFOAM international qui l’a défini. Par la suite, chaque pays remet en adéquation ces règles en fonction du climat local, en fonction des réalités et des défis locaux dans des cahiers des charges nationaux.

En Europe, ces cahiers des charges sont les mêmes pour tous les pays. En fait chaque pays dans le monde peut reprendre les fondamentaux et écrire sa réglementation en fonction de ceux-ci et en lien avec les conditions pédoclimatiques (l’ensemble des conditions de température, d’humidité et d’aération régnant dans les horizons d’un sol) chez lui, des habitudes aussi de production, etc.

LCVE : Selon vous, c’est important que les consommateurs et les consommatrices trouvent des produits bio qui soient locaux dans les espaces de vente près de chez eux. Donc, la localité des produits est importante dans l’agriculture biologique ?

Y.J : Alors, pas dans l’agriculture biologique en particulier, mais c’est mieux de trouver des produits locaux tant que c’est possible, parce que c’est aussi moins de transport et donc moins d’émission de carbone. Donc, ça va dans le sens du bio, qui est d’avoir une agriculture qui à la fois, nourrisse la population et qui à la fois préserve la planète.

« L’enjeu, ce n’est pas de produire énormément tout de suite et de se retrouver à ne plus avoir de capacités à le faire plus tard à cause de sols détruits. C’est vraiment de produire bien et suffisamment et surtout de pouvoir produire sur du long terme.« 

LCVE : L’agriculture biologique  et l’’agriculture responsable, est-ce que c’est un peu pareil ?

Y.J : La seule terminologie qui est garantie par des labels, par le fait qu’il y ait des contrôles extérieurs, c’est l’agriculture biologique. Il y a forcément des organismes externes à l’agriculteur qui procèdent à des contrôles. C’est une garantie. Après, il peut y avoir plein de labels qui ont des noms de marketing prometteurs, mais il faut toujours regarder ce qu’il y a derrière concrètement. Donc, « agriculture responsable », oui, chacun peut dire qu’il est responsable, mais ce qui est important, c’est que quelqu’un d’extérieur puisse garantir que votre agriculture est effectivement responsable car elle valide une réglementation stricte. Il faut donc se méfier des systèmes d’allégations mensongères.

Révolution Bio : entre héritage et innovation

LCVE : Est-ce que le développement de l’agriculture biologique en Bretagne ne représente pas d’une certaine manière un défi ? Je pense, par exemple, au climat pluvieux qui doit favoriser les maladies fongiques et la prolifération des ravageurs et surtout aux années d’utilisation de pesticides et d’engrais. 

Y.J : Pour ce qui est des abus anciens, malheureusement, on ne peut pas faire grand-chose.

« Il faut une période de deux à trois ans pour certaines fermes pour passer au bio. Pendant cette période de transition, les techniques de l’agriculture bio sont utilisées, mais l’agriculteur ne peut pas vendre avec le label Agriculture Biologique. »

Le but est  d’essayer de nettoyer  les sols avant de pouvoir vendre un produit sain. Il y a, malheureusement, des produits qui restent dans les sols 20, 30 ans, suite aux erreurs qui ont été faites par le passé. On a encore des produits aujourd’hui pour lesquels on nous dit, « Non, non, ceux-là, ils sont pas dangereux », et peut-être que dans 20 ans ou 30 ans, on s’apercevra qu’on a les mêmes problèmes. 

Pour pallier à l’utilisation de pesticides, dans chaque région, on va trouver des espèces adaptées localement. Ce qui permet de développer de meilleures résistances.

« On essaie en agriculture biologique, non pas de lutter contre la nature, mais de s’aider de la nature pour favoriser la production. Par exemple, concernant le cas de la Bretagne où je travaille, on va garder des haies de manière à ce qu’il y ait des oiseaux qui puissent nidifier, qui sont eux-mêmes des ravageurs de certains insectes, et qui vont du coup éliminer des insectes, l’agriculteur n’aura pas à mettre d’insecticide. » 

LCVE : Ce principe que l’agriculteur s’aide de la nature, est-il adaptable partout sur la planète ?

Y.J : C’est repris partout, et généralement, on va beaucoup s’appuyer sur ce que faisaient les agriculteurs avant la période des pesticides. La période des pesticides, c’est l’après-guerre mondiale, mais avant, on a eu 20 000 ans d’agriculture sans pesticides et sans engrais chimiques. Il y a des savoir-faire ancestraux, et puis il y a la science qui nous permet aussi de découvrir des nouveaux facteurs naturels qui sont des aides pour l’agriculture biologique.

« Donc, la recherche en agriculture biologique est très importante. On va trouver comment une légumineuse et une graminée vont s’associer pour que l’une apporte de l’azote qu’elle fixe à partir de l’air grâce aux mycorhizes et qu’elle amène un engrais du coup venu de l’air directement à la plante sans apporter des intrants. »

LCVE : Est-ce que vous vous inspirez des travaux scientifiques, ou est-ce que vous collaborez directement avec des scientifiques spécialisés ?

Y.J : On essaie de proposer des projets de recherche à des chercheurs sur des sujets qui vont nous intéresser, et les chercheurs ont également leurs propres projets de recherche auxquels on essaie de s’associer. On leur propose de mettre en place des expérimentations directement sur des fermes bio, d’échanger avec eux sur les protocoles pour que ça ressemble le plus possible aux pratiques que peuvent avoir réellement les agriculteurs, pour que ça soit de la recherche la plus appliquée possible. 

LCVE : Et les savoir-faire avant la période pesticide, comment est-ce que vous les avez retrouvés ?

Y.J : Les savoir-faire sont globalement restés. Il y a eu des fermes qui ont refusé de passer à des traitements chimiques dès le début. Ils n’avaient pas encore défini le principe de l’agriculture biologique, mais ils savaient que quand ça paraît facile, il y a un moment où il faudra payer par une dégradation des sols et donc par la perte de capacité de production après coup. Mais la facilité était effectivement présente, c’était moins de main-d’œuvre, moins de fatigue. Et quand des savoir-faire ont disparu, on va les rechercher. Il y a beaucoup d’écrits, et de traces orales.

« La Nouvelle Calédonie a la chance de ne pas être entrée dans une phase agriculture intensive avec d’ énormes excès, ce qui l’aide à développer son agriculture biologique. De plus il y a des personnes qui ont des savoir-faire avec des systèmes agroforestiers et autres, qui sont déjà respectueux de la nature et de l’environnement. » 

La conversion Bio: contraintes et exigences pour les agriculteurs

LCVE : A  partir de quand est-ce qu’on considère vraiment qu’une ferme est bio ? 

Y.J : L’agriculteur décide de passer en bio, certains font ce choix relativement vite, d’autres vont commencer à avoir des pratiques de la bio, et un jour, ils vont appeler un organisme certificateur pour commencer les démarches de certification. À partir de là, l’organisme certificateur vient, fait un état de la situation de la ferme, puis fait un bilan des actions que l’agriculteur va devoir effectuer pour réellement passer en bio.

« Au bout d’un an, l’organisme certificateur revient, vérifie les comptes, inspecte les stocks,  les armoires à pharmacie, les cahiers de traitement, il va vérifier que l’agriculteur a bien commencé à utiliser les techniques de l’agriculture bio. La deuxième année, il va revenir faire la même vérification et donnera le label si tout est OK par rapport à la réglementation bio. »

LCVE : Si une ferme est qualifiée de bio, est-ce que tous les produits qui en découlent seront également qualifiés de bio ?

Y.J : Il peut y avoir des mixités bio/non bio. Il ne faut pas que ça soit les mêmes variétés, ni que ça soit les mêmes espèces. Par exemple, il peut arriver qu’une ferme ait un poulailler en agriculture intensive et des vaches en production laitière qu’il peut passer en bio. Dans ce cas-là, le contrôle sera beaucoup plus exigeant ;  il ne pourra pas, par exemple, avoir un atelier de volaille en bio, un atelier à côté de volaille qui ne soit pas bio. Il faut que ça soit facile à contrôler pour l’organisme certificateur.

Par exemple, si un agriculteur avait acheté quelques années avant des bâtiments pour de l’agriculture intensive et qu’il doit les amortir, il ne pourra pas utiliser ses bâtiments pour de l’agriculture bio, il va attendre d’avoir amorti ses bâtiments pour arrêter ses poulaillers industriels, et il va pouvoir quand même faire du lait bio à côté. 

LCVE : Au vu des contraintes qu’implique l’agriculture biologique, comment celle-ci peut-elle être compétitive ?

Y.J : Il faut évidemment que les agriculteurs vivent de leur métier. L’agriculture qui n’utilise pas de produits chimiques et qui n’utilise pas d’engrais chimique de synthèse, est en fait, une agriculture intensive en capacité écologique. On sait qu’une prairie, par exemple, va capter beaucoup plus de photosynthèse qu’une plante sarclée comme le maïs, va stocker beaucoup plus de carbone dans le sol, etc.

« L’intensivité de la nature est bien meilleure que l’intensivité de l’homme, et c’est là-dessus qu’il faut miser. »

Et nous, c’est là-dessus que nous travaillons. En Europe, il y a des systèmes d’aide un peu surprenant qui vont faire qu’il sera plus rentable d’arracher des haies que de les garder. En effet, ces aides sont à la surface donc c’est un cas typique où le système d’aide va un peu détériorer le rapport de rentabilité d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement.

« Il ne faut pas oublier que quand on détériore la nature, à l’instant T, on a peut-être l’impression que c’est plus rentable, mais ce sont nos enfants qui vont payer la note. »

Ce sont des coûts qui sont reportés sur l’avenir, et que nos enfants vont payer par des problèmes de climat, par les problèmes de santé, par les problèmes de qualité de l’eau. 

Des techniques collaboratives, contextualisées et innovantes pour promouvoir l’agriculture biologique

LCVE : Au niveau de la Bretagne, comment est-ce que vous développez l’attractivité de l’agriculture biologique, que ce soit au niveau du consommateur ou du cultivateur ? Comment est-ce que vous étendez ces pratiques ?

Y.J : On essaie déjà d’accompagner le développement de tous les systèmes de vente collectifs ou systèmes locaux de vente à la ferme, les magasins de producteurs, ainsi que les outils collectifs de transformation. On accompagne les cantines, les restaurants, notamment les restaurants d’entreprise, les professionnels tels que les cuisiniers, pour qu’ils puissent apprendre à préparer des repas avec des produits de saison, des produits locaux.

« Certains produits ne sont pas forcément les plus appréciés des enfants, comme les courges, il faut donc proposer des préparations adaptées plus attrayantes. Cela permettra qu’il y ait des habitudes de consommation de produits bio locaux et de saison. »

On va également proposer des événements de découverte de l’agriculture biologique et des pratiques des agriculteurs bio. Ce n’est pas facile car quand quelqu’un voit une prairie avec des vaches, la prairie est verte, qu’elle soit en bio ou pas, ça se ressemble à première vue. Donc, il faut aller voir dans le détail, pour comprendre la différence. Cela se fait en étant au contact des agriculteurs.

« Les événements qu’on organise sont des temps de rencontre comme la fête du lait bio, des fermes ouvertes, qui vont permettre à tout à chacun de découvrir l’agriculture biologique. »

On propose aussi aux agriculteurs non bio de découvrir les techniques utilisées par les agriculteurs bio. Les techniques de désherbage sans produits chimiques par exemple. On propose également des accompagnements individuels au réglage des machines, à leur utilisation. En effet, le désherbage en bio passe toujours par des engins mécaniques. Par la suite, des agriculteurs volontaires peuvent essayer de mettre en place différentes techniques de l’agriculture biologique. 

LCVE : Ces actions vous paraissent-elles adaptables en Nouvelle-Calédonie ou ailleurs ?

Y.J : Oui, la démarche est adaptable partout, mais elle demande à être chaque fois contextualisée. On fait travailler des groupes d’agricultrices et d’agriculteurs qui vont choisir les thématiques qu’ils veulent travailler ensemble. Ces thématiques sont préparées par un animateur ou une animatrice du groupe, qui est un technicien agricole ou un ingénieur.

« L’objectif est au travers d’échanges entre différents acteurs du bio, de bénéficier des compétences, des savoir-faire, des expériences des uns et des autres et aussi d’avoir des apports extérieurs. »

On a proposé récemment cette démarche avec les problématiques de changement climatique et de sécheresse. En effet, les périodes de sécheresse augmentent sur la Bretagne, c’est un gros souci pour les maraîchers. Les productions légumières ne peuvent pas se faire sans eau. Les collègues ont été voir en Australie et en Afrique du Sud, ce qui se faisait pour le maraîchage sur des systèmes d’arrosage.

« On a ramené des outils qui permettent àl’agriculteur de connaître l’humidité du sol en profondeur et de manière visible immédiatement par un petit écran. Celui-ci sait alors si ça vaut le coup d’arroser ou si ce n’est pas utile suivant le stockage de l’eau dans le sol. Ces systèmes, on va les chercher ailleurs, on les expérimente chez nous, les agriculteurs se retrouvent pour dire ce qu’ils ont ressorti de ces expériences. Ça nous permet de nous améliorer collectivement. »

LCVE : L’agriculture biologique va lutter contre le changement climatique mais en même temps, le changement climatique rend de plus en plus difficile la mise en place de l’agriculture biologique. Est-ce que ça impacte également la volonté des agriculteurs de s’inscrire dans la bio ?

Y.J : Les changements climatiques posent problème pour l’ensemble des agriculteurs, que ce soit bio ou pas. Donc là, il n’y a pas tellement de différence. Les changements climatiques, on sait, sont liés à des comportements humains, et l’agriculture a sa part de responsabilité.

« On essaie à la fois de nous adapter au changement climatique, et en même temps, on continue à vouloir mettre en place des pratiques agricoles bio qui soient favorables au climat, c’est-à-dire qui permettent de faire marche arrière et d’aller vers un refroidissement du climat. »

On essaie vraiment d’aller sur les deux tableaux, c’est-à-dire de continuer à avoir des pratiques qui soient favorables à notre planète, et malheureusement, on doit aussi, de toute façon, s’adapter, puisque là, les changements climatiques sont présents, on les vit tous, et notamment dans l’agriculture.

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